The Man in the High Castle : La dystopie par Amazon (et Philip K. Dick)


The Man in the High Castle

@Amazon Video

1962 à Canon City, Colorado. Un chauffeur-livreur New-Yorkais, Joe Blake, fait la connaissance d’une Californienne, Juliana Crain, sur le parking d’un café. À priori une rencontre banale comme il s’en produit chaque jour. Mis à part le fait que les États-Unis n’existent plus et que la scène se déroule dans la zone neutre qui sépare le Grand Reich Nazi, à l’Est du continent américain, et les États Japonais du Pacifique, à l’Ouest, depuis la victoire écrasante de l’Allemagne et du Japon en 1947 sur les forces Alliées.

C’est le pari que s’est lancé Amazon en 2015 : adapter Le Maître du Haut-Château, roman de science-fiction de Philip K. Dick, au format sériel. Dans cette uchronierécit dans lequel un élément de l’histoire officielle a été modifié pour imaginer ce qui aurait pu être si les évènements s’étaient déroulés autrement. en deux saisons (renouvelée pour une saison 3), la Résistance tentent de protéger un livre racontant la victoire des Alliés, notre réalité. Pour la série, le livre est devenu un film révélant des images de la Libération. Et Joe Blake et Juliana Crain sont les deux résistants en charge de cette mission.

Créer de toutes pièces un monde où les Nazis et les Japonais auraient remporté la Seconde Guerre mondiale avant de se partager le gâteau en deux parts égales était un projet ambitieux. Et pour en venir à bout, les jeunes studios d’Amazon ont signé avec nuls autres que le professionnel des blockbusters Ridley Scott (Alien, Gladiator, ou dernièrement Seul sur Mars) à la production et Franck Spotnitz (scénariste vétéran de la saga X-Files) en tant que showrunner. Le résultat de cette collaboration ? Une brillante dystopierécit dépeignant une société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste. Inverse de l’utopie. à l’écriture exigeante qui ne verse pas dans le spectaculaire facile.

The Man in the High Castle

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The Man in the High Castle tente d’apporter une réponse globale aux questions qui ont certainement causé de nombreuses nuits blanches il y a 70 ans. Que serait devenue l’humanité sous la coupe d’Hitler et de l’Empereur du Japon ? Quelle aurait été le quotidien des juifs survivants ? Jusqu’où seraient allés les projets fous des dignitaires nazis ? Quid des derniers défenseurs de la démocratie ? La série nous plonge dans un monde où l’espoir a disparu, dans l’après-guerre où le mot Résistance ne désigne plus qu’une poignées de « terroristes ».

Le Reich millénaire rêvé par Hitler est en place, une génération d’enfants a déjà grandi sous son influence nauséabonde et on a bien du mal à imaginer un retour vers une société libre, tolérante et multiculturelle. Le travail sur les décors est colossal lorsqu’il s’agit de montrer l’influence de l’occupant sur le territoire américain, que ce soit par un Times Square recyclé en vitrine publicitaire du national-socialisme ou un San Francisco japonisé. Les équipes techniques vont jusqu’à créer un Berlin alternatif, capital-monument du monde nazi.

Dans un tel univers, la question n’est même plus de savoir ce que nous aurions fait pour lutter contre l’oppression mais les décisions que nous aurions prises pour survivre. L’humain s’adapte-il au pire ? C’est peut-être la plus dérangeante des questions soulevées par The Man in the High Castle lorsqu’on voit à quel point la majorité silencieuse semble se soumettre au joug totalitaire.

The Man in the High Castle

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La série évite l’écueil du récit manichéen. Certains « méchants » font parfois preuve d’une grande humanité quand à contrario les héros de la Résistance n’hésitent pas à sacrifier des innocents pour faire avancer leur cause. C’est là l’une des forces de la série qui parvint à créer l’empathie envers des personnages aussi détestables que peuvent l’être un officier SS ou un enquêteur de la police impériale japonaise, capables bien entendu de torturer et exécuter de basses besognes, mais aussi de tout tenter pour sauver un proche ou empêcher une guerre. Le sens de la justice peut ressortir des plus proches collaborateurs du système tandis que les mieux intentionnés s’égarent en chemin.

Dans The Man in the High Castle, les similitudes sont souvent bien plus perturbantes que les différences. La vie de famille bien rangée de l’Obergruppenführer Smith avec ses repas de fêtes et ses brunchs entre amis tranche avec ses activités professionnelles. Tout rappelle la famille modèle américaine des années 60. Mis à part le brassard des jeunesses hitlériennes fièrement porté par le fils prodige…

Surtout l’Histoire alternative frôle à l’occasion l’Histoire officielle. Les États-Unis et l’URSS ont beau avoir été rayés de la carte, la Guerre froide a bien l’intention de jouer sa représentation. C’est désormais celle du Japon et de l’Allemagne. La menace nucléaire qui pèse sur les deux superpuissances fait écho à la crise des missiles de Cuba à la même époque. Ce sont ces points communs avec la réalité, à l’exemple de Black Mirror, qui donne de la substance à une œuvre de science-fiction.

The Man in the High Castle

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Sans révéler l’intrigue, le concept de réalité devient d’ailleurs au fil des épisodes un personnage à part entière, avec pour conséquence d’ancrer un peu plus le récit dans le genre SF et l’héritage de Philip K. Dick, ce qui ne va pas sans dérouter à la fois les protagonistes et le spectateur. Mais ce choix artistique permet d’ajouter une dimension plus profonde à l’œuvre et d’élargir les thèmes abordés, un peu comme Mr Robot alterne entre lutte anticapitaliste et exploration des maladies mentales. Les deux séries ont ainsi en commun de jouer sans cesse les équilibristes avec les nerfs de spectateurs en manque de réponses. Manière habile de mieux les faire revenir car de la frustration nait le désir.

The Man in the High Castle (2×10 épisodes). Amazon Video.

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